Tartarin de Tarascon s'en
va en guerre contre la Syrie ?
En dehors de l'inénarrable Bernard Henri Lévy qui se
rêve en André Malraux pendant la guerre
d'Espagne, Je ne connais pas les conseillers des hommes politiques,
qu'ils soient de droite ou de gauche, qui inspirent l'action de ces derniers
vis-à-vis de la Syrie.
Il est possible -et même probable - qu'ils détiennent des informations
recoupées qui ne sont pas accessibles aux citoyens moyens que nous sommes.
Peut-être sont-ce ces renseignements qui provoquent les réactions de notre
élite politique vis-à-vis de la crise syrienne. Mais alors, qu'ils en fassent
état de manière à mieux faire comprendre leur attitude. Car en effet, pour le
moment, les seules raisons avancées sont la «protection des populations» contre
le pouvoir de Damas.
Une première question se pose : quelles populations ? Les sunnites,
les Alaouites, les chrétiens, les Kurdes ?
Nous avons aujourd'hui affaire à une guerre civile et tout le monde sait que
ce type de conflit a toujours été à l'origine d'atrocités commises par les deux
camps. L'ONU vient de reconnaître que les forces étatiques étaient responsables
de crimes contre l'humanité ET que l'opposition armée l'était de crimes de
guerre.
Cette disproportion tient vraisemblablement au fait que les forces
gouvernementales, en particulier les sinistres milices shabiha, sont
détentrices des moyens de la violence d'Etat, lesquels sont actuellement
supérieurs à ceux des insurgés. Par contre, une fois que ces derniers seront
parvenus au pouvoir, il est probable que nous assisterons « stupéfaits » à de
véritables massacres de membres de minorités ethniques ou
religieuses. C'est d'ailleurs cette perspective qui pousse les Alaouites à se
battre férocement car ils ont le dos au mur, sachant que pour eux, ce sera la
valise ou le cercueil.
Si c'est toujours le principe humanitaire qui guide nos politiques, il est
légitime de se poser une seconde question: pourquoi se limiter à la Syrie ? Il
existe malheureusement de par le monde une multitude d'Etats où les populations
civiles sont opprimées et menacées : les chrétiens au Nigeria, les hindouistes
au Pakistan, les personnes réduites à une situation qui peut s'apparenter à de
l'esclavage dans de nombreux pays moyen-orientaux, les civils pris entre les
forces de sécurité et les narcotrafiquants au Mexique, etc.
Si l'on rêve d'établir par la force des démocraties à
l'occidentale à l'étranger, la majeure partie des Etats (et pas des
moindres) pourrait être visée.
Si enfin il s'agit d'une guerre par procuration - comme l'a affirmé le
secrétaire général de l'ONU - destinée à affaiblir le grand
allié de la Syrie, l'Iran, afin que cet Etat renonce à ses
ambitions militaires dans le domaine nucléaire, l'auteur peut comprendre que
cela ne soit pas étalé sur la place publique. Toutefois, ce machiavélisme n'est
théoriquement pas une méthode employée par les « gentils » Européens.
Quant à faire plier la Russie et la Chine, est-ce que le
fait de les avoir ridiculisé en Libye n'a pas servi de leçon ? Ce sont deux
grandes puissances à l'ego très susceptible qui peuvent rivaliser avec les
Etats-Unis sur beaucoup de plans et qui laissent loin derrière la « vieille
Europe » acariâtre et donneuse de leçons. Les deux capitales, Moscou et Pékin,
se sentent humiliées et ne sont pas prêtes à oublier le camouflet qu'elles ont
subi. Il est fort probable qu'elles vont nous le faire payer, et leur soutien
au régime de Damas n'est qu'un début.
En ce qui concerne la France, l'attitude actuelle de l'opposition serait
risible si elle n'était pas tragique. Jouer avec la vie des gens pour tenter de
retrouver un semblant d'existence sur la scène politique nationale est tout
simplement impardonnable. D'autant que l'ancien président a conduit en Libye,
en 2011, une politique étrangère pour le moins contestable.
En effet, ce beau succès que fut l'opération militaire de
l'OTAN, pilotée depuis Paris et Londres avec le soutien
indispensable de Washington - sans qui, rien ne pouvait se faire car les moyens
miliaires européens sont plus qu'insuffisants -, a amené la déstabilisation
durable de la Libye et du Sahel. C'est à se demander si
l'attitude de notre ex-président n'est pas liée à la perte de face que lui ont
fait subir Kadhafi puis Bachar el-Assad. Il les a traité avec tous les honneurs
à Paris, espérant une ouverture démocratique de leur part, avant de déchanter
rapidement.
La politique étrangère mérite de la mesure, de la réflexion et une certaine
cohésion nationale. Les dernières déclarations de l'ex-président de la
République et de celui qui fut son Premier ministre[2] ne répondent en rien à
ces règles. Que leur ont soufflé leurs conseillers ?
Quant à la presse, elle ne fait guère mieux, en ne vérifiant pas ses sources
ou en envoyant des reporters de guerre dont le but n'est pas d'informer mais de
faire leur autopromotion sur des fonds de scènes de guerre. Le prix Albert
Londres est au bout du chemin...
Je n'ai pas de conseil à donner au nouveau gouvernement en dehors de celui
de la prudence. Il conviendrait qu'il définisse exactement où se trouve
l'intérêt de la France et des Français. En effet, l'auteur
s'est souvent demandé si l'intérêt hexagonal était vraiment le moteur de
l'action de ceux qui ont l'honneur de gouverner le pays. Le fait d'adopter une
posture humanitaire vis-à-vis des réfugiés est une bonne chose, encore que, les
moyens déployés - certes modestes - auraient pu être consacrés à d'autres
causes tout aussi légitimes : les réfugiés maliens fuyant la sauvagerie
islamique qui s'étend dans le nord du pays, les malheureux chrétiens du
Nigeria, les réfugiés somaliens présents au Kenya, etc.
Les intérêts de la France, dont les caisses sont plus que vides, passent-ils
par une prise de position « tartarinesque » sur la Syrie ? Le Sahel semble être
beaucoup plus crucial pour le futur approvisionnement en uranium des centrales
de nouvelle génération qu'Areva devrait construire pour le bien de l'économie
française, afin que nos citoyens puissent encore se chauffer à l'électricité ou
faire rouler les voitures propres que l'on nous promet[3] Mais, le nucléaire
est aussi un sujet tabou à ne pas aborder car les écologistes
veillent[4]...
Source : Alain Rodier
Ancien officier supérieur des services de renseignement français.
Directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement
(CF2R),
en charge du terrorisme et de la criminalité organisée.
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[2] Et pourtant, cet homme présentait toutes les caractéristiques de
pondération dont la France a cruellement besoin. Cela semble prouver que la
lutte pour le pouvoir passe par des méandres contre-nature que la morale et
l'intérêt national ne justifient pas.
[3] Il faut bien les recharger, ces jolies petites voitures pleines de
batteries si délicates à recycler en fin de vie...
[4] Traditionnellement pacifistes, ils ne semblent pas avoir beaucoup de choses
à dire sur le sujet syrien.
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