Plaidoyer
pour vos soldats
Le général de corps d’armée Hervé Charpentier, commandant
des forces terrestres, réclame davantage de reconnaissance de la part des
Français à l’égard des volontaires qui s’engagent sur le terrain.
"En Afghanistan, en Afrique, partout où je rencontre nos
soldats en opération, je croise de jeunes héros. Ils sont bien de notre temps,
mais vous les côtoyez souvent sans les voir, car ils ressemblent banalement à
tous ces jeunes de France, qui vivent dans nos villes et nos campagnes. Ni
lansquenets, ni bêtes de guerre, ils sont vos enfants, vos voisins, et aussi
des jeunes filles et de jeunes mamans que l’on reconnaît mal sous le casque et
le gilet pare-balles. Beaucoup ont une famille, qui partage ce métier sans
l’avoir choisi, au gré des mutations et des absences, sans espérer grand-chose
en retour, sinon la considération et le soutien de leurs concitoyens, quand un
drame survient.
Ils portent les armes de la cité en votre nom, et chaque jour s’en servent,
où vous les envoyez. Car leur métier est bien la guerre, même
si pour bien en mesurer le coût, ils chérissent plus que tout la
paix…
Ils acceptent de payer le prix du sang, l’épreuve de la blessure. Mais,
disent-ils, s’ils deviennent invalides, alors que ce soit « de guerre ». Leur
plus grande crainte est d’être un jour regardés comme des victimes, maladroites
ou incompétentes, qu’on aurait bernées dans une mauvaise aventure… Car même au
fond d’un lit d’hôpital, leur silence et celui de leurs proches ne doivent pas
faire oublier qu’ils sont fiers et soucieux de leur honneur.
Ils croient que la mission est sacrée, et qu’une vie peut lui être
consacrée. Ils savent confusément qu’il n’est pas inique que l’individu se
donne, corps et âme, à la collectivité. Ils y verraient même une certaine
noblesse, ou un trait qui les distingue et les grandit, et c’est pour cela
qu’ils ne sont pas des mercenaires. Mais ils le deviendront
quand la cité ne les reconnaîtra plus pour cette singularité !
Les soldats ont le tort d’être pudiques, quand il faut se
vendre. Celui de ne pas être compris, parce qu’ils s’expliquent trop peu, se
réfugiant dans un silence qui préserve les familles et évite les malentendus.
Il est si difficile de témoigner de nos épreuves sans le recul du temps ! Mais
quand bien même ils parleraient, pourquoi écouterait-on, quand rien n’y oblige,
ceux qui finalement incarnent le tragique de la vie ? La mort leur colle à la
peau alors que la société l’a rayée de son quotidien.
Pourtant, il n’est de héros sans légende. Et il suffirait ici de dire les
faits, dans leur brutale simplicité. De considérer qu’en dehors de toute option
politique le sacrifice d’un jeune Français pour les siens est une valeur en soi
digne d’intérêt. Qui pourrait le faire, sinon les médias ? À de rares
exceptions près – quelques émissions tardives, et d’excellents articles, si
l’on cherche bien – c’est plutôt le silence qui règne, toujours moins cruel
cependant que les quelques mots qui expédient nos pertes – chaque semaine –
entre page judiciaire et météo du lendemain.
Alors quoi, finalement ?
Notre société, si évoluée, avide de libertés et de loisirs, a-t-elle encore
besoin de héros, et de légendes ? Chacun connaît la réponse.
Les jeunes Français sont capables de donner vingt noms de footballeurs et
chanteurs en tout genre devenus icônes de leur quotidien en délivrant le
message de la célébrité et de l’enrichissement. Combien d’individus qui – quel
que soit leur métier – ont choisi de consacrer leur vie aux autres ?
Ces gamins de 20 ans qui offrent leur vie quand la
République le demande mériteraient cette reconnaissance ! Mais
ils ne font pas fortune. J’ai la faiblesse de croire qu’ils constituent
cependant la plus précieuse de nos richesses, toute d’humanité, de chair et de
sang.
Nous aurons toujours besoin de ces jeunes hommes et femmes pour ce métier de
soldat, qu’aucune machine ne fera à leur place. Qui peut croire que la guerre
devienne un jour l’affaire de robots commandés à distance par les « riches »,
contre des « pauvres » à la poitrine nue ? Aucune démocratie
ne le supporterait. Les hommes sont condamnés à rester l’instrument premier du
combat. Mais en trouvera-t-on encore longtemps pour porter nos armes ?
Rien n’est moins sûr, si nous continuons à ignorer l’histoire de nos héros,
qui est aussi celle de notre pays s’écrivant sous nos yeux. Rien n’est moins
sûr, si la nation n’y reconnaît pas ses fils et persiste à refuser une
considération qu’ils n’osent même plus solliciter, dans la cacophonie de ceux
qui exigent tout et n’importe quoi. Une société «fabrique» ses défenseurs en
leur offrant une place et une reconnaissance particulières. Elle génère, au
sens propre, les volontaires qui feront le choix des armes malgré des
contraintes exorbitantes. Un choix rationnel, qui n’est pas seulement la
réponse à l’irrésistible appel d’une vocation.
Prenons garde que ces volontaires ne deviennent les victimes silencieuses
d’un pays qui ne se rappellerait plus ni leur mérite, ni leur utilité, ni même
d’avoir un jour exigé leur sacrifice. Nous ne les trouverions simplement
plus."
Source : Le Figaro.fr
NDLR FNCV : Merci, mon général ! Nous espérons que votre message sera
entendu. La FNCV tout entière est avec vous.
* * *
Précédentes chroniques