La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au Covid-19

« Il y a manifestement des choses qui se sont passée qu’on ne sait pas. Il appartient à la Chine de les dire », a lancé le président Macron dans un entretien publié la semaine passée par le Financial Times, au sujet de l’épidémie de Covid-19. Mais il y a peu de chances que l’on sache vraiment comment tout a commencé.

En effet, le mot d’ordre des autorités chinoises est « circulez, il n’y a rien à voir ». Ainsi, le 20 avril, Pékin a fermement rejeté l’idée d’une enquête internationale sur l’origine du SARS Cov-2 [le coronavirus à l’origine du Covid-19] proposée par l’Australie, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères ayant répondu qu’une telle proposition méconnaissait « les efforts et sacrifices du peuple chinois » pour enrayer l’épidémie, qui aurait a priori débuté en décembre 2019 à Wuhan, alors que le confinement de la ville ne sera décrété que le 23 janvier…. Et dans ces conditions, il n’est pas question de « remettre en cause la transparence de la Chine dans la prévention et le contrôle de la situation épidémique », a-t-il ajouté.

Pourtant, la gestion de l’épidémie par Pékin soulève des questions. À commencer par le nombre de morts à Wuhan, et, plus largement à l’échelle de la Chine. À ce sujet, le livre de la romancière Fang Fang, qui sera publié en septembre par les éditions Stock [« Wuhan, ville close »], permettra sans doute d’en savoir plus. Décrivant le quotidien des Wuhanais durant le confinement, elle écrit : « Un ami docteur m’a dit : ‘nous les médecins savons tous depuis un moment qu’il y a une transmission interhumaine de la maladie, nous avons rapporté ça à nos supérieurs, mais pourtant personne n’a averti les gens' ». Ce qui lui vaut déjà les foudres de ses compatriotes, qui l’accusent de « trahison ».

Cela étant, ce manque de transparence permet à Pékin de vanter les qualités de son modèle dans le cadre d’une guerre informationnelle. Guerre qui repose notamment sur ce que l’on appelle « le blame game », une pratique consistant à accuser les autres pour se laver de ses propres manquements. C’est ainsi, que par exemple, un porte-parole de la diplomatie chinoise a sous-entendu que le SARS Cov-2 était une arme biologique américaine… Ce qui lui est revenu comme un boomerang, quand certains médias ont commencé s’intéresser aux laboratoires P4 et P2 de Wuhan…

Le narratif de Pékin consiste aussi à se poser en « sauveur » des autres pays affectés par l’épidémie, en ne mégotant pas sur la diffusion de fausses informations [infox ou « fake news »].

« Sur le plan international, nous assistons au développement d’une stratégie d’influence particulièrement active de la Chine, tendant à occulter ses erreurs dans la gestion initiale de l’épidémie, sous un ‘narratif’ vantant l’efficacité du modèle chinois de surveillance généralisée et le bienfondé de son organisation sociale pour réduire l’épidémie. La Chine insiste également sur sa générosité par la mobilisation de ses capacités industrielles recouvrées au service des autres États, pour les aider à surmonter la crise, démontrant de façon de moins en moins implicite son caractère de ‘puissance indispensable' », ont ainsi récemment résumé les sénateurs Olivier Cadic et Rachel Mazuir.

Évidemment, une telle activité ne peut pas passer inaperçue chez ceux qui, justement, sont chargés de lutter contre la propagation d’infox. Comme l’East StratCom Task Force du Service européen pour l’action extérieure [SEAE], c’est à dire le service diplomatique de l’Union européenne.

Cet organisme devait publier un rapport sur les opérations d’influence menées autour de l’épidémie de Covid-19 le 21/22 avril. Mais il l’a finalement été rendu public le 24 avril. Selon l’agence Reuters, qui s’appuie sur quatre sources diplomatique, ce délai s’explique par des pressions exercées par des « représentants chinois » ayant pris connaissance de la teneur de ce document évoqué le 20 avril par le site Politico.eu, qui en a fait un article plus étoffé le lendemain.

Ainsi, avance Reuters, qui cite une correspondance diplomatique européenne, un « haut représentant chinois a alors contacté des représentants européens à Pékin le jour même pour leur dire que, ‘si le rapport est tel que décrit et qu’il est publié aujourd’hui, cela sera très mauvais pour la coopération' ».

Toujours selon le même document, le ministère chinois des Affaires étrangère a fait valoir que la publication de ce rapport mettrait Pékin « très en colère » et a accusé les Européens de « chercher à contenter quelqu’un d’autre » [comprendre : les États-Unis].

Ce mode de défense est habituel pour les autorités chinoises. Dans son livre « France-Chine : les liaisons dangereuses », Antoine Izambard, journaliste à l’hebdomadaire Challenges, cite un ancien cadre de la DGSE au sujet d’une affaire de cyberespionnage attribuée à Pékin. « La Chine a différentes attitudes lorsqu’elle est accusée d’avoir commis une cyberattaque. Elle peut nier et menacer le pays de rétorsion. Ou bien, lorsque les faits sont accablants, certifier à son accusateur que les hackers sont des cybercriminels sans lien aucun avec l’État chinois », a-t-il confié. Visiblement, cette affaire d’infox relève du premier cas.

Cependant, un représentant de l’UE sollicité par l’agence britannique a démenti que le contenu du rapport de l’East StratCom Task Force ait été édulcoré… En tout cas, il a, semble-t-il, été modifié.

Ainsi, selon Reuters et Politico.eu, ce rapport affirmait, dès sa première page, que « la Chine a continué d’organiser une campagne mondiale de désinformation pour détourner les reproches sur la propagation de l’épidémie et améliorer son image internationale. Des tactiques manifestes et clandestines ont toutes deux été observées. »

Or, cette mention n’y figure plus à la première page de la version du rapport publiée le 24 avril. Elle a été remplacée par celle-ci : « Malgré leur impact potentiellement grave sur la santé publique, des sources officielles et soutenues par l’État de divers gouvernements, y compris la Russie et – dans une moindre mesure – la Chine, ont continué de cibler largement les récits de complot et la désinformation à la fois auprès du public de l’UE et du voisinage dans son ensemble. »

Plus loin, il est écrit : « Dans le même temps, nous constatons des efforts continus et coordonnés de la part de certains acteurs, y compris des sources chinoises, pour détourner tout blâme de l’apparition de la pandémie et mettre en évidence l’assistance bilatérale. De nombreux rapports confirment un haut niveau de coordination entre les différentes parties du système chinois dans la messagerie et l’amplification des messages dans différentes langues et canaux de communication, y compris l’utilisation de tactiques manifestes et secrètes. »

Les opérations chinoises dont détaillées à la fin du rapport, dans le chapitre intitulé « Autres activités sélectionnées signalées », lequel vient après une longue partie décrivant les « infox » diffusées par des sites pro-Kremlin. Cela étant, dans ce passage, il est seulement affirmé qu’il « existe également des preuves significatives d’opérations secrètes chinoises sur les réseaux sociaux. »

Pour illustrer son propos, l’East StratCom reprend les conclusions d’un rapport de l’Australian Strategic Policy Institute [ASPI] et se garde de citer celui récemment publié par le Global Engagement Center, un organisme chargé de lutter contre la désinformation outre-Atlantique. Histoire de ne pas « contenter quelqu’un d’autre »?

Source : zonemilitaire.fr par Laurent Lagneau


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