La mitraillette «Carlo», de Suède aux ateliers clandestins de Cisjordanie.

Inspirée de la «Carl Gustav» des Sudéois, la «Carlo» est une arme sommaire, à la précision aléatoire.
 
Utilisée lors de la fusillade de mercredi , cette mitraillette fabriquée clandestinement près de Jénine et de Naplouse essaime dans les Territoires palestiniens et chez les Arabes israéliens.

Khaled Mohamad Makhameh, 22 ans, et son cousin Mohamad Ahmad Makhamrah, 21 ans, identifiés comme les auteurs de l’attentat perpétré mercredi soir à Tel-Aviv, n’ont pas tué à la Kalachnikov ou au M-16. Ils étaient armés d’une «Carl Gustav», une mitraillette artisanale fabriquée dans des ateliers clandestins de Cisjordanie et que les amateurs surnomment «Carlo».

A l’origine, cette sulfateuse peu fiable (elle s’enraye souvent, comme mercredi à Tel-Aviv) n’est qu’une mauvaise copie de la mythique «Sten» britannique, l’arme que Londres faisait parachuter aux maquis européens durant la Seconde Guerre mondiale. Améliorée par les Suédois qui l’ont rebaptisée Carl Gustav à partir de 1945, elle a ensuite été fabriquée sous licence dans plusieurs pays, dont le Paraguay et l’Egypte. Là, Gamal Abdel Nasser, l’autocrate nationaliste panarabe de l’époque, l’a d’ailleurs fait renommer «Port-Saïd» afin de l’ériger en fleuron de l’industrie militaire locale.

Nul ne sait comment la version palestinienne de la Carl Gustav est arrivée dans les Territoires palestiniens. Sans doute a-t-elle transité par la bande de Gaza. En tout cas, elle a commencé à être fabriquée clandestinement en Cisjordanie durant la deuxième intifada (2000-2005). Sans que les stratèges de Tsahal, l’armée d’occupation, et le Shabak (la Sûreté générale israélienne) ne s’en inquiètent outre mesure. Depuis lors, la «Carlo» a essaimé un peu partout dans les Territoires ainsi que dans les villages arabes d’Israël.

Le 1er janvier 2016, c’est d’ailleurs avec une Carl Gustav volée dans le coffre de son père que Nachaat Moualem, un Arabe israélien taraudé par la propagande jihadiste, a mitraillé la terrasse d’un café bondé du centre de Tel-Aviv. Le 8 mars à Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville), deux Palestiniens armés d’une cracheuse de feu de ce type ont également affronté en plein jour des policiers de l’Etat hébreu au beau milieu de Salah-el-Din, une rue centrale, devant les passants médusés qui se sauvaient en hurlant. Et le lendemain, plusieurs voitures de colons circulant sur les routes de Cisjordanie ont également été mitraillées avec le même type d’arme.

"La Carlo" est l’arme du pauvre, celle que n’importe quel quidam n’appartenant pas à une organisation et souhaitant participer à l’intifada peut se procurer facilement pour 500 ou 600 euros pièce, soit quatre fois moins qu’une vraie arme de guerre»,explique Ofer D., un ancien officier de l’Aman, les renseignements militaires israéliens. Qui poursuit : «En Cisjordanie, seules les branches militaires du Fatah, du Hamas et du Jihad islamique disposent d’un véritable matériel de guerre "professionnel" : des kalachnikov, des M-16, et toute une panoplie que le commun des Palestiniens ne peut pas s’offrir. Ces stocks se trouvent bien à l’abri dans les camps de réfugiés et leurs propriétaires ne les utilisent pas.»  Du moins, pas pour le moment. A contrario, la Carlo est accessible à tous. «C’est une arme "low-cost" qui se fabrique facilement avec de vieilles machines, des métaux de récupération et de la quincaillerie chinoise de mauvaise qualité», ajoute l’expert.

Faux poulaillers

Guère sophistiquée, la mitraillette manque de précision. Il suffit de presser légèrement sur sa détente pour déclencher un tir et vider le chargeur d’une seule traite. Mais peu importe, à courte distance elle peut causer des ravages, comme en témoigne l’attentat du Sarona Market, qui a fait quatre morts et cinq blessés. «J’en ai eu plusieurs en main et je peux vous garantir que cette arme est tellement basique qu’aucun modèle ne ressemble à l’autre, affirme Avishaï Ben David, expert en armement. Chaque atelier de fabrication y apporte sa touche : certaines sont dotées d’une crosse de bois et d’autres d’un support d’épaule repliable. J’en ai même vu une se présentant sous la forme d’une vieille boîte à biscuits et une autre pourvue d’une lunette pour faire croire à l’acheteur qu’il était un sniper.» Depuis la bataille rangée du 8 mars à Jérusalem-Est, Benyamin Nétanyahou a en tout cas ordonné à la police et au Shabak d’intensifier leurs investigations relatives aux ateliers clandestins et aux filières d’écoulement de la Carlo. Pas facile : la plupart des fabriques se trouvent aux environs de Jénine et de Naplouse. Quelques-unes fonctionneraient également à Hébron et dans ses environs, une région d’où sont originaires les tueurs du Sarona Market. Et se cachent parfois sous de faux poulaillers, dans des hangars, dans des caves creusées sous les maisons.

Certes, ces dernières semaines, deux chaînes de production de mitraillettes Carlo ont été démantelées à proximité de Jénine. Plusieurs stocks ont également été saisis dans des villages arabes israéliens et des passeurs qui circulaient en Cisjordanie avec leur coffre de voiture bourré de Carl Gustav locales ont été interpellés. Mais ces prises ne représentent pas grand-chose au regard de la production de dizaines d’ateliers. Sous le couvert de l’anonymat, un officier de la police israélienne estime le nombre de Carlo en circulation à «plusieurs milliers». «On en trouve non seulement en Cisjordanie mais aussi chez les Arabes israéliens, qui les utilisent à l’occasion des mariages et autres fêtes familiales, dit-il. Ils tirent en l’air pour accompagner l’événement. C’est illégal, mais ce n’est pas méchant.» Et d’ajouter : «Mais il en irait sans doute autrement si des violences semblables à celles d’octobre 2000[des manifestations d’Arabes israéliens au cours desquelles treize d’entre eux ont froidement été abattus par la police, ndlr] se reproduisaient. Car la Carl Gustav est désormais plus répandue et des excités n’hésiteraient sans doute pas à sortir la leur de sa cache. Une hypothèse qui fait trembler les analystes de l’état-major de la police puisque l’événement dégénérerait immanquablement en un grand bain de sang.»

«Une question d’honneur»

En attendant, c’est surtout la multiplication des attentats à la Carlo qui inquiète les services de sécurité de l’Etat hébreu. «Car la demande émane de la population et elle est forte. Pour un atelier démantelé, il s’en crée deux ou trois autres dans les jours qui suivent», selon Ofer D. Un mauvais signe. «La preuve qu’une partie grandissante des Palestiniens veut se battre contre nous, résume-t-il. Ils le veulent d’autant plus que la question palestinienne serait, selon eux, évacuée par la communauté internationale au profit de la problématique syrienne et de la question des réfugiés.» L’ex-officier des renseignements militaires israéliens conclut : «Les utilisateurs de Carlo sont des jeunes hommes hyperdéterminés qui ne croient pas à l’utilité des attaques au couteau. Ils veulent une intifada plus brutale et plus sanglante. Bien sûr, ils savent qu’ils ne feront pas le poids face à ceux qu’ils attaquent, mais ils préfèrent mourir avec une arme à la main. A leurs yeux, c’est une question d’honneur parce qu’ils auront combattu l’ennemi avec le même moyen que lui et qu’ils entreront ainsi au panthéon des martyrs de l’intifada.»

Source : Liberation.fr - Photo: Nissim Behar à Tel-Aviv

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