L'ambassadeur de France persona non grata aux commémorations du génocide du 6 avril 2014 !

Le 6 avril 1994, l'assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana déclenche un génocide qui fera 800.000 morts. Une force de l'ONU de 2.200 hommes présente sur place, la Minuar (Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda) n'agit pas. Le 21 avril, alors que les massacres se poursuivent à grande échelle, le Conseil de sécurité de l'ONU décide de retirer 90 % des troupes de la Minuar, laissant le champ libre aux génocidaires. Le 22 juin, deux mois et demi plus tard, alors qu'aucun pays n'accepte d'envoyer des troupes au Rwanda et alors que le génocide est pratiquement terminé, le gouvernement d'Édouard Balladur déclenche l'opération Turquoise et envoie des soldats français sur place. Leur rôle est défini par la résolution 929 du Conseil de sécurité de l'ONU.

À la suite de cette opération, les troupes françaises seront accusées par le vainqueur de la guerre qui a pris le pouvoir à Kigali, Paul Kagamé, d'avoir participé au génocide, et d'être coupables de crimes contre l'humanité. Dans un livre récent (Opération Turquoise : Rwanda, 1994, Perrin), le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait les forces françaises, plaide non coupable. Et conteste notamment avec vigueur les accusations réitérées de l'adjudant-chef Thierry Prungnaud, du GIGN (*).

Le Point.fr : Que répondez-vous aux accusations de l'adjudant-chef Thierry Prungnaud, affirmant qu'après sa découverte d'un charnier le 27 juin 1994, il a été empêché par sa hiérarchie de se rendre à Bisesero, où se cachaient de nombreux rescapés tutsis, et qu'il a dû désobéir ?

Général Jean-Claude Lafourcade : Dans son témoignage, l'adjudant-chef Prungnaud affirme que les soldats français auraient reçu la consigne de ne pas aller sauver les Tutsis de Bisesero, et de rester volontairement en arrière pour les laisser massacrer. Il ajoute qu'il a désobéi, et que son attitude personnelle a permis de sauver des centaines de Tutsis. Je démens fermement et totalement ! L'adjudant-chef se trouvait alors au sein du détachement du Commandement des opérations spéciales sur place, et ce n'est pas lui qui a découvert le site des massacres de Bisesero, mais un groupe de deux véhicules envoyés par le capitaine de frégate Marin Gillier. L'adjudant-chef Prungnaud n'a ni désobéi ni dénoncé ce faisant la prétendue inaction de l'armée française. Pour ce brillant et très courageux soldat, la situation vécue au Rwanda a été très difficile. Je regrette vivement qu'à partir de ce témoignage pour le moins suspect, on conclue que les Français ont laissé tuer les Tutsis de Bisesero, donc qu'ils sont complices du génocide. C'est terrible !

Pourquoi avez-vous écrit ce livre, plus de quinze ans après les faits ?

Parce que je constate un énorme décalage entre la réalité vécue sur place et la monstrueuse légende qui s'installe dans l'opinion, initiée à Kigali et relayée en France. Celle-ci voudrait que les militaires français que je commandais et moi-même ayons été des complices, voire des acteurs du génocide. Mon souci est de témoigner sur les raisons pour lesquelles nous sommes allés au Rwanda, et sur ce qui nous y avons fait. Sous une forme accessible à n'importe quel citoyen français, je veux expliquer que tous les Français peuvent être fiers de ce que nous avons fait à l'époque.

Comment l'opération Turquoise a-t-elle été décidée ?

Quand le génocide des Tutsis et des Hutus modérés débute, en avril 1994, suite à l'assassinat du président rwandais Habyarimana, il ne reste qu'une vingtaine de militaires français dans le pays, à l'ambassade. Ils ne quittent pas Kigali. Au mois de mai, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, avait évoqué un "génocide". À l'ONU, la France propose de prendre le leadership d'une force multinationale. Le 22 juin, l'ONU vote la résolution 929. La décision est prise de lancer une opération de deux mois pour arrêter les massacres et protéger la population. Il n'était pas question de soutenir les Hutus, ni d'entrer dans les combats qui les opposaient aux Tutsis. C'était une mission claire, prévoyant le recours à l'article 7 de la Charte de l'ONU, c'est-à-dire le recours à la force, si nécessaire.

Quelle situation avez-vous trouvée au Rwanda ?

L'opération Turquoise a duré du 22 juin au 22 août 1994. Nos premiers adversaires ont été ces miliciens hutus Interahamwe qui ont conduit cet horrible génocide à la machette. Il a d'abord fallu obtenir du renseignement pour comprendre la situation, ce qui a mobilisé les deux premiers jours sur place. Malheureusement, ce délai a coûté la vie à un certain nombre de Tutsis, ce que j'assume. Dans ce contexte, il a été extrêmement difficile de faire la part des choses, et de savoir qui était qui. Les organisations humanitaires nous demandaient de nous rendre à l'intérieur du Rwanda. Jusqu'au jour où on nous a dit qu'il fallait aller chercher six cents orphelins menacés à Butaré. Les forces spéciales ont évacué tous ces gamins vers le Burundi, et une centaine vers le Rwanda. C'est au retour que s'est produit un accrochage avec le FPR. C'est alors que la décision a été prise, avec le général canadien, Roméo Dalaire, qui commandait la Minaur (Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda), de créer une zone de sécurité, où aucune arme ne serait tolérée et où les humanitaires pourraient venir.

Pourquoi, à vos yeux, les militaires français sont-ils accusés d'être des complices du génocide ?

Ce génocide a visé essentiellement une minorité représentant 15 % de la population rwandaise, c'est incontestable. Membre de cette minorité tutsi, le général Paul Kagamé a pris le pouvoir, et rapidement accusé la France. Qu'il s'en prenne à elle à propos de l'aide accordée avant ces faits par la France au régime du président Habyarimana, c'est son droit. Mais quand il accuse "les soldats de Turquoise" d'avoir été complices du génocide et d'avoir commis des crimes contre l'humanité, c'est incompréhensible et je ne puis l'accepter. Des plaintes, qui ne correspondent à rien, ont été déposées sur ces bases en 2005 au tribunal des armées de Paris "contre les soldats de Turquoise", et j'attends avec impatience qu'elles débouchent sur une décision judiciaire. À défaut, la suspicion s'installe dans l'opinion publique. Un décret du gouvernement rwandais, en 2008, a également accusé des hommes politiques et des militaires français d'avoir été des acteurs du génocide. Cette fois, nous avons porté plainte en diffamation, car ces accusations reposent sur des bases extravagantes ! Nous attendons toujours que le président de la République prenne position sur ces attaques inacceptables.

Aurait-il été possible d'empêcher le génocide ?

Oui, si le Conseil de sécurité de l'ONU n'avait pas décidé de retirer les 2.000 hommes de la Minuar, au début du génocide. Il démarre le 6 avril, jour de l'assassinat du président Juvénal Habyarimana, et c'est le 21 avril que l'ONU retire 2.000 hommes, alors que les massacres sont en cours ! Il y a là une vraie question, à laquelle il faudra bien répondre. Qui a pris cette option ? Qui a décidé ? Huit soldats belges avaient été tués et Bruxelles avait alors demandé que ses troupes soient retirées. Cela peut se comprendre. Mais le retrait des 2.000 soldats a laissé le champ libre aux génocidaires. La responsabilité de la communauté internationale et de l'ONU est énorme. Il faudra bien un jour que l'on sache pourquoi cette coupable décision a été prise ! 

Source : Le Point.fr - Publié le 11/06/2010


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