Son quasi-siècle de vie fut un roman, traversé par les ombres de la guerre et marqué par l’esprit de résistance à toutes les oppressions.

«Résister, c'est réagir face à l'injustice, donc agir »

Toute une vie d'engagement

Cofondateur du mouvement « Libération Sud », Raymond Aubrac était le dernier survivant des responsables de la Résistance réunis et arrêtés par Klaus Barbie le 21 juin 1943 à Caluire, près de Lyon, avec Jean Moulin, le chef du Conseil national de la Résistance (CNR).

 "La Résistance ? De petits gestes et quelques aventures"

En 1947 et 1950, il avait été témoin à charge lors des deux procès du résistant René Hardy (décédé en 1987 à Melle, dans les Deux-Sèvres), accusé d'avoir livré Jean Moulin à la Gestapo et acquitté au bénéfice du doute.
Sa légende est indissociable de celle de Lucie, sa femme, épousée en 1939 et disparue voici cinq ans. Héroïne de la Résistance, hissée au rang de mythe, cette intellectuelle avait libéré son époux les armes à la main lors d'un transfert de prisonniers en octobre 1943. Cet épisode est au centre des films de Jean-Pierre Melville L'Armée des ombres (1969) et de Claude Berri, Lucie Aubrac, sorti en 1997, avec Carole Bouquet dans le rôle de l'héroïne. Recherché par la Gestapo, le couple est parti pour Londres. Raymond a gagné Alger ensuite où il est devenu délégué à l'Assemblée consultative, en juin 1944. A la Libération, il est promu commissaire régional de la République à Marseille, responsable du déminage du littoral, puis inspecteur général à la Reconstruction avant d'entreprendre une longue carrière de haut fonctionnaire international.

Né Raymond Samuel, le jour de l'assassinat de Jean Jaurès, le 31 juillet 1914, quelques heures avant le début de la Première Guerre mondiale dans une famille de commerçants juifs de Vesoul, Raymond Aubrac a perdu ses parents dans les camps d'extermination nazis. Cet ingénieur de formation, profondément patriote et républicain, fut longtemps compagnon de route du Parti communiste. Citoyen très actif, il s'est rendu des années durant dans les collèges et les lycées de France en compagnie de sa femme pour témoigner et raconter la Résistance. « Je ne supporte pas la solitude après 67 ans de vie commune. Alors quand je me suis retrouvé seul, j'ai été heureux d'avoir des invitations de scolaires qui me donnaient le sentiment d'être encore un peu dans la vie », expliquait en 2010 Raymond Aubrac à « La Nouvelle République » lors de l'inauguration d'un établissement portant son nom dans cette ville.

« Résister ? C'est essayer de comprendre ce qui se passe dans la société qui nous entoure. Et quand on a le sentiment qu'on est devant une injustice, c'est réagir à l'injustice, et ne pas se contenter de la constater mais essayer de faire quelque chose. Pour moi, ajoutait-il, c'est ça la Résistance, ça couvre des petits gestes et aussi quelques aventures. » Grand-croix de la Légion d'honneur, croix de guerre 39-45, rosette de la Résistance, Raymond Aubrac avait publié en 1996 son autobiographie, Où la mémoire s'attarde.

L'ère du soupçon et le poison de la calomnie

Peut-on en finir avec Caluire ? Cinquante après ces événements, et en dépit de deux procès intentés contre René Hardy, participant à la fatidique réunion et principal suspect, voici que surgit au printemps 1997 un ouvrage réorientant les soupçons vers les époux Aubrac. Journaliste lyonnais et historien de circonstances, Gérard Chauvy s'appuie sur un texte de 63 pages condensant les vénéneuses confessions de Klaus Barbie, jugé dix ans plus tôt à Lyon et mort dans l'intervalle. Le bourreau y désigne sa victime, précédemment arrêté par la Gestapo comme agent double. Une commission d'historiens incontestables dissipera cette calomnie posthume. Les époux Aubrac obtiendront d'autre part la condamnation de son propagateur pour diffamation sans jamais chercher à exploiter cette réparation judiciaire.

Souvenir - Flamme

La flamme de la Résistance qui les animait c'était cela aussi. Ces visites réitérées auprès des collèges et des lycées, les débats sans hauteur et de plain-pied avec les élèves, leurs parents parfois et et leurs enseignants. A vingt reprises peut-être les époux Aubrac, puis Raymond seul ces dernières années, sont passés par le Berry, le Poitou ou la Touraine où un établissement porte leur nom à Luynes. La NR l'interrogeait voici deux ans sur son ralliement à la Résistance. « Je n'ai pas vraiment l'impression d'y être entré », estimait Raymond Aubrac, qui ne semblait pas disposé à en sortir.

Source : La nouvellerepublique.fr

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Raymond Aubrac, créateur du service français de déminage

On sait peu que le résistant fut à la fin de la guerre responsable du déminage du territoire, truffé de mines antipersonnel et d'obus.

C'est un aspect peu connu de la carrière du résistant Raymond Aubrac que nous rappelle le lieutenant-colonel Florent Hivert, officier de communication à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui dépend du ministère de l'Intérieur.

À la Libération, Raymond Aubrac avait occupé d'importantes fonctions et fut notamment le fondateur à la fin de la Seconde Guerre mondiale du service de déminage de la Sécurité civile. Durant la remontée victorieuse des troupes alliées vers l'Allemagne, le génie militaire pouvait à peine traiter les engins laissés par les troupes en retraite. Ce sont donc des démineurs civils qui en furent chargés, après le passage des troupes. Raymond Aubrac dirigea cette mission. Il fallut des années de dépollution pour nettoyer le plus gros des sites infestés par les bombes non explosées, les stocks dispersés de munitions inutilisées, et bien sûr les plages truffées de mines antipersonnel. On se souvient que les prisonniers allemands furent souvent affectés à ces tâches meurtrières et qu'ils furent très nombreux à y laisser la vie.
13 millions de mines détruites en 1947

Ainsi que le rappellent les héritiers de ces opérations, le service de déminage est mis en place le 21 février 1945 au sein du ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. Il est dirigé par Raymond Aubrac sous l'autorité de Raoul Dautry. À cette occasion, le jeune résistant a été nommé inspecteur général, responsable des opérations de déminage sur l'ensemble du pays. 3 200 volontaires français et 48 500 prisonniers de guerre allemands sont alors affectés à cette tâche colossale. À la fin de l'année 1947, les travaux de neutralisation des champs de mines connus et répertoriés sont considérés comme terminés. À cette époque, près de 13 millions de mines réparties sur 4 757 km2 de terrain ont été détruites ainsi que plus de 16 millions d'obus, bombes et autres munitions non explosées.

Le bureau du déminage de la Sous-direction des moyens nationaux de la Direction générale de la Sécurité civile et de la gestion des crises poursuit aujourd'hui cette mission. En 2011, 603 tonnes de munitions ont été collectées et détruites par les 305 démineurs de la Sécurité civile.
Qui est le plus jeune ?

Dans son ouvrage Où la mémoire s'attarde (Odile Jacob, 1996), Raymond Aubrac évoque ainsi sa nomination : "Rentrant un jour du conseil des ministres, Raoul Dautry réunit ses directeurs et les commissaires présents à Paris. Nous avons, nous dit-il, une nouvelle tâche. Les militaires veulent être déchargés de la responsabilité du déminage (...). Il faudra, à la cadence actuelle, dix ans et une centaine de milliards, disent-ils. Tous leurs moyens sont consacrés à la poursuite de la guerre. Or l'enlèvement des mines est, nous le savons bien, un préalable à la reconstruction. J'ai donc accepté cette responsabilité. Qui de vous, messieurs, est volontaire pour s'en occuper ? Un grand silence répondit au ministre. Le déminage faisait peur. Il ne se passait pas un jour sans que l'on apprenne par la presse que les mines avaient fait de nouvelles victimes, souvent des enfants. Et nos propres activités militaires ne nous avaient guère accoutumés à ces engins.

Bien, dit le ministre. Je vois. Qui d'entre vous est officier du génie ? Nous levâmes tous la main puisque nous étions tous officiers de réserve dans cette arme. Alors, demanda Raoul Dautry, qui est le plus jeune ? Cette fois je fus le seul à lever la main. C'est ainsi que le sort me désigna."

Source : Lepoint.fr - Jean Guisnel

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