Les journalistes affirment, eux, que leur projet était simplement d’aller sur l’axe Vermont, traversant la province de Kapisa, pour en apprécier la sécurité. Mais, quelle que soit la «vraie » vérité, nos reporters sont tombés aux mains de talibans qui en ont fait une monnaie d’échange. Ils ont pris un risque et perdu. Pourquoi traiter ces perdants comme des sortes de héros, les accueillir en triomphateurs alors qu’ils n’ont été que maladroits et mal avisés ?

C’est assurément la question qui tourmente la communauté militaire. Celle-ci, selon M. Merchet dont le blog « Secret Défense » se penche avec intelligence et à-propos sur les questions militaires, a été saisie d’une « vive émotion ». Provoquée, explique M. Merchet, par « la différence de traitement entre les journalistes otages et les soldats tués en Afghanistan », et par « l’imprudence réelle ou supposée des deux reporters ».

On pourrait donc en rester là, et assimiler la « vive émotion » qui s’est emparée des militaires à une sorte de mouvement de mauvaise humeur compréhensible devant l’imprudence de ces journalistes, et le corporatisme échevelé et indécent des lobbys médiatiques. Mais ce serait là bien insuffisant. La « vive émotion » de nos soldats exprime plus précisément une véritable colère dont il serait sage de prendre la mesure. Le mot «colère», dans certains cas, apparaît même comme un euphémisme.

Car ce que reproche le soldat à ces journalistes, ce n’est pas leur maladresse dans leur périple vers le camp d’ « en face ». C’est tout simplement d’avoir décidé d’aller « en
face ». Tentant d’expliquer la démarche de ses confrères, M. Merchet écrit : « le métier de journaliste consiste à aller voir le camp d’en face. Il n’y a rien là d’éthiquement condamnable ».

Mais pour le soldat, aller en face, c’est vouloir en quelque sorte donner une tribune à un insurgé qui est notre ennemi, lui permettre d’exposer les raisons de sa révolte dans nos médias, l’inviter à plaider sa cause. C’est donc bafouer le soldat, qui, au péril de sa vie, défend une autre cause, celle de la France.

« Éthiquement », pour le soldat, c’est donc insupportable. Son éthique à lui, c’est le service de la France, son pays, sa Patrie. Il n’a pas et ne pourrait avoir le moindre doute sur la légitimité de l’action dans laquelle un gouvernement légitime l’engage. Il sert la France, et défend ses intérêts. On lui désigne un ennemi, le camp d’en face. Il le traite. Point.

Mais le journaliste, lui, s’érige en arbitre ; son éthique, c’est la recherche d’une vérité immanente. Au-dessus des parties, il s’arroge le droit de toutes les interroger, de présenter leurs arguments, et d’éclairer ainsi le bon peuple afin qu’il juge. Si vous lui reprochiez cette démarche qui semble faire fi de toute appartenance nationale,- on n’ose plus dire patriotisme-, et qui met sur le même plan l’ami et l’ennemi, il s’insurgerait assurément. Il vous dirait qu’il est et reste avant tout fidèle à nos idéaux républicains de liberté, d’égalité, et de fraternité. Ces idéaux, comme le disait M. Chirac, sont désormais nos trois couleurs. Et ces idéaux, la France qui les a portés se doit de les défendre de par le monde. Il est donc, lui journaliste, avant tout, au service de la vérité. S’il a lu Camus, il vous dira que lui, entre sa mère et la justice, il a choisi la justice !
Un vrai héros, en somme !

Dès lors on comprend mieux ces manifestations d’une joie débordante au retour de nos journalistes d’Afghanistan. Il fallait absolument, pour les médias concernés, « surjouer » la scène d’effusions du retour pour rendre vaines, voire déplacées, les critiques du pouvoir, la colère des militaires, faire honte, en quelque sorte, aux responsables à l’esprit étriqué, et aux patriotes obtus.

Rappelons-nous ce qu’écrivait autrefois L. Joffrin, autre journaliste, « le patriotisme, c’est la rage de se trouver un ennemi ». Rappelons nous aussi, comme le raconte avec précision Raphaëlle Bacqué , que le soutien à des journalistes qui «étaient jusque là des confrères. Pas spécialement des amis », n’a pas été immédiat et a même «fait débat». Les autorités réclamaient en effet le silence. Il a fallu d’une part que ce silence soit rompu par ceux-là même qui le réclamaient, notamment les députés F. Lefebvre et E. Raoult condamnant l’amateurisme des reporters, et M. Sarkozy dénonçant leur «imprudence coupable». Il a fallu d’autre part, toujours selon Madame Bacqué, que les dirigeants de France-Télévisions de l’époque, P. de Carolis et P. Duhamel, en mauvais termes avec le Président de la République, se décident à surmonter leur crainte de représailles possibles qui les poussait « à ne rien dire, pas même pour défendre la réputation de leurs reporters ».

Pour la corporation, il faut maintenant se racheter, comme le fait avec force I. Izraelewicz, directeur du Monde, en assénant dans son éditorial : « Etat et reporters, chacun dans son rôle ». On ne peut dire plus clairement que le reporter n’est pas au service de l’Etat, et que le civisme lui est étranger.

Dès lors on comprend mieux aussi pourquoi la mort de nos soldats ne fait l’objet que de communiqués factuels, à la mesure, estimée suffisante, d’un militaire qui n’est qu’un pion du gouvernement dans le cadre d’une politique étrangère du moment. Cette politique est-elle juste, opportune, conforme aux droits de l’homme ? C’est cela qui préoccupe avant tout un journaliste témoin de son temps. Le gouvernement n’engagerait-il pas le soldat pour des raisons autres que celles qu’il invoque? Le journaliste a aussi le sentiment qu’avec la fin de la conscription, l’Armée n’est plus la Nation en armes. Elle est un corps de professionnels au service d’un gouvernement dont les actions sont critiquables, et dont les intérêts peuvent ne pas apparaître comme ceux de la France. Des intérêts partisans en somme. Ne comptez donc plus sur l’union sacrée quand tonne le canon. Tonne t’il juste ? Là est la question.

Le soldat, lui aussi, a lu Camus. Et lui, en pleine connaissance de cause, il a choisi sa mère. Et il attend d’elle qu’elle ne soit pas indigne.

Voilà pourquoi il se sent trahi et humilié,- ces mots ne sont pas trop forts- , quand, au retour des journalistes, il voit le chef des Armées aller à leur rencontre. Il se sent trahi et humilié quand toute sa hiérarchie, tant civile que militaire, se tait obstinément alors qu’elle devrait, à tout le moins pense t’il, rappeler clairement et très publiquement, les atteintes graves aux intérêts de la France que des inconscients ont provoquées. Il se sent trahi et humilié quand il entend le directeur de France Télévisions dire à ses personnels réunis « Je suis heureux de nous voir enfin au complet », et de ne pas entendre un représentant de la Défense répliquer : « Je suis triste, car nous ne serons plus jamais au complet. Il nous manque, par dizaines, ces soldats morts pour la France alors que vos journalistes se rendaient auprès de leurs assassins pour en comprendre les motivations et faire écho à leurs thèses ».

Une fois encore, une fois de plus, le soldat est donc invité à remâcher sa peine et sa colère, et à se taire. Son Ministre, pour qui le mutisme est un « devoir républicain » l’y invite fortement. Et l’on peut penser qu’il va s’y résoudre, par lassitude plus que par esprit de discipline, comme d’habitude. Et les politiques et les médias, conscients du malaise, et eux-mêmes parfois troublés et mal à l’aise devant les alignements de cercueils, tenteront de l’apaiser par quelques solennels et majestueux propos de circonstance, quelques images bien venues, affichant ainsi une considération empruntée, que le soldat ressentira comme un acte rituel, sorte de politesse ou d’aumône sans lendemain.

Alors qu’il suffirait d’honorer l’honorable, de sanctionner l’irresponsable, de parler vrai, de rester digne.

Une fois encore, une fois de plus… Un jour c’est sûr, viendra la fois de trop.

Bernard Messana

* * *